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CHRONIQUE • Point de vue international
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La formation française des enseignants face aux handicaps : le cas singulier du cancer chez l’élève

Éric Dugas, Professeur, Université de Bordeaux – ESPE Aquitaine

Zoé Rollin, Agrégée et doctorante, IRIS, INCa-EHESS, Université Paris 13

Céline Gaulot, Doctorante, Université de Bordeaux

doi:10.18162/fp.2013.a19

En France, comme d’autres pays, l’altérité d’un individu placé en situation de handicap n’est plus présumée comme une fatalité qui ségrègue d’un côté les valides et de l’autre les « non-valides », installant les seconds dans le labyrinthe de l’exclusion sociale. Cette prise en compte couplée à la volonté de réduire toute discrimination – traduite officiellement par la promulgation de la loi française du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées – pourrait conduire à une meilleure prise en charge d’un citoyen handicapé voulant vivre une réalité (plus) ordinaire (Gohet, 2010). Cette loi, qui se veut intégrative succède à d’autres (loi du 5 août 1949 – dite « Loi Cordonnier » –, loi du 30 juin 1975) et révèle la volonté, au fil du temps, de faire participer les citoyens handicapés de façon active aux affaires de la cité d’une part, et témoigne de la prise en compte de l’environnement dans l’altérité d’autre part. Toutefois, il existe plus d’obstacles que de facilitateurs, plus d’incertitudes que de certitudes pour ces personnes dites handicapées. L’École républicaine, ouverte à tous, a suivi cette évolution et a permis d’ouvrir la voie à l’intégration/inclusion scolaire d’élèves handicapés. Mais cela suffit-il à contribuer au bien-être et au « bien-devenir » de ces apprenants (Dugas et Rollin, 2013)?

Cette légitime préoccupation concerne aussi les politiques de l’éducation dès lors que l’on s’intéresse aux élèves à besoins spécifiques. Ici, nous allons poser notre regard 78sur le cas des élèves dont l’altérité est liée à un cancer. Comme bon nombre de maladies rares et/ou graves, le cancer fait peur encore à l’heure actuelle; faute de connaissances avérées, on fait appel à ses représentations : dès lors, l’annonce du diagnostic revêt un caractère anxiogène. Effectivement, de fortes émotions et un sentiment d’impuissance envahissent généralement le patient et son entourage. Les enseignants ne dérogent pas à la règle, pas ou guère formés, ils sont décontenancés. Comment, dans ce fragile contexte, former les enseignants français à l’orée du troisième plan national du cancer qui mettra l’accent, dès 2014, sur les problématiques éducationnelles et de scolarisation?

Troisième Plan cancer en France et formation des enseignants en question

À ce propos, l’Institut national du cancer (INCa) a organisé le 4 décembre 2012 une quatrième rencontre annuelle à Paris. Si la préoccupation, voire la priorité, est d’améliorer toujours et encore les chances de guérison, celle attachée au bien-être et au « bien-devenir » des individus est essentielle aussi (voir Vernant, 2013). Parmi les prérogatives pour lutter contre les inégalités face au cancer, dont celle liée à « l’amélioration de la vie des patients durant et après le cancer », l’École n’est pas oubliée. Comme le souligne François Hollande (2012) à cette occasion, il s’agira notamment de « favoriser le retour sur les bancs de l’école de ceux qui ont dû s’en absenter pour suivre un traitement ».

Si le rapport susvisé privilégie une éducation à la santé dès l’école pour réduire les comportements à risque, il est aussi préconisé, outre les actions de prévention (alcool, tabac...), d’« aborder le plus en amont possible les questions touchant à la reprise des études scolaires ou supérieures si elles ont dû être interrompues » (Vernant, 2013, p. 95). Ce qui suppose, pour le primaire et le secondaire, une formation enseignante de qualité, c’est-à-dire qui permettrait aux enseignants l’acquisition de certaines compétences indispensables à l’accompagnement de jeunes atteints de cancer surtout, dans un premier temps, autour de leur retour à l’école. L’absence prolongée de l’élève et ce type de pathologie, emprunt de représentations anxiogènes, questionnent la communauté éducative et en première ligne les enseignants et les camarades de classe.

En d’autres termes, mieux vaut être proactif (anticiper) que réactif face à cette incidence scolaire. Pour ce faire, l’enseignant doit être au fait non seulement des déficiences et de leurs effets, mais surtout être capable de trouver des adaptations pédagogiques et didactiques adéquates, de maîtriser des techniques et technologies au service de l’altérité en question (compensation, autonomie et initiatives), d’analyser les pratiques. Il s’agit aussi de sensibiliser les camarades, enseignants et autres usagers de l’école1 à ce type d’évènement.

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En guise de synthèse

Dans ce contexte interactionnel complexe, où le cancer comme d’autres maladies graves font écho à des représentations et des vécus angoissants, une formation cohérente et soutenue dans le temps, riche en analyse des pratiques, exercerait ses usagers à mieux proagir, voire surtout préagir, plus que de réagir (Dugas et Rollin, 2013). Car préagir, c’est imposer les conditions les plus favorables aux futurs actes éducatifs. Cela demande une connaissance et une adaptabilité pédagogique certaines face à ces incidents professionnels, irréductibles aux seuls spécialistes de la maladie et du handicap au sens large du terme. Et ce, selon les recommandations pour le troisième Plan cancer (Vernant, 2013), en soutenant et accompagnant « les projets innovants visant la continuité du parcours scolaire » (p. 95), pour espérer, peut-on lire plus loin dans ce rapport, « faire reculer l’exclusion sociale et les regards stigmatisants » (p. 133).

1 En France, récemment a été créé l’Observatoire de la réinsertion scolaire des élèves atteints de cancer (ORSECa). Au coeur de celui-ci se développe un projet d’accompagnement, le dispositif « PASCAP! » – créé par Karyn Dugas (accompagnatrice en santé) et Zoé Rollin (enseignante, chercheure) – et mis en place par une équipe pluridisciplinaire. Il permet aux enseignants et élèves d’avoir une attitude adaptée en délivrant une information claire et vulgarisée, tout en proposant des aménagements pédagogiques en adéquation avec le handicap.

Références

Dugas, E. et Rollin, Z. (2013). La question des formations initiale et continue des enseignants au profit des élèves en situation de handicap. Dans Actes du congrès international de l’AEEP (p. 86-91). Bordeaux, France : Association Européenne pour l’Enseignement de la Pédiatrie. Repéré à http://www.aeep.asso.fr/images/AEEP%20complet.pdf

Gohet, P. (2010). Le sport : moyen d’autonomie et d’insertion. Dans J. Gaillard et B. Andrieu (dir.), Vers la fin du handicap (p. 11-12). Nancy, France : Presses universitaires de Nancy.

Hollande, F. (2012). Déclaration de M. François Hollande, Président de la République, sur la lutte contre le cancer, à Paris le 4 décembre 2012. Repéré à http://discours.vie-publique.fr/notices/127002299.html

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Vernant, J.-P. (2013). Recommandations pour le troisième Plan cancer. Repéré sur le site de l’Agence nationale sanitaire et scientifique en cancérologie : http://www.e-cancer.fr/publications/93-plan-cancer/710-recommandations-pour-le-troisieme-plan-cancer

Pour citer cet article

Dugas, E., Rollin, Z. et Gaulot, C. (2013). La formation française des enseignants face aux handicaps : le cas singulier du cancer chez l’élève. Formation et profession, 21(1), 78-80. http://dx.doi.org/10.18162/fp.2013.a19