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CHRONIQUE • Rendez-vous avec la recherche
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Rencontre avec Christiane Blaser, Professeure-chercheure, Université de Sherbrooke

Entrevue réalisée par

Mirela Moldoveanu,Professeure, Département d’éducation et formation spécialisées, UQÀM

doi:10.18162/fp.2013.a31

La découverte d’une passion

La rencontre de Christiane Blaser avec le monde de la recherche se produisit assez tard, après exploration de diverses options. Étudiante au baccalauréat en enseignement du français, Christiane Blaser éprouvait des doutes au sujet de son désir de poursuivre sa carrière au secondaire. Découvrir le monde de la recherche et de l’enseignement universitaire s’avéra une expérience révélatrice : dès la fin de ses études de premier cycle, Christiane commença une maîtrise (profil recherche) et eut tout de suite la confirmation que cette voie était la bonne.

Son parcours n’en fut pas pour autant linéaire. « Ce n’était pas un sujet en particulier qui m’intéressait à cette époque-là, se confie-t-elle, mais la recherche en général ». Ainsi, elle entame une recherche de maîtrise sur les représentations de l’amour dans la littérature et effectue un passage accéléré au doctorat. Par le biais d’un contrat d’assistanat de recherche offert par la professeure Suzanne Chartrand, Christiane s’initie à la problématique de la fonction épistémique de l’écrit. Cela constitua un tournant dans son cheminement : elle abandonne alors son premier projet de recherche, pour entreprendre une recherche doctorale portant sur les représentations des enseignants sur l’écrit. Dès lors, elle n’a plus cessé d’étudier cette problématique, devenant une spécialiste reconnue au Québec en didactique du français, et plus particulièrement en intégration de l’écrit et de la lecture dans d’autres disciplines scolaires que le français. En janvier 2007, elle obtint son poste de professeure à l’Université de Sherbrooke, au département de pédagogie de la Faculté des sciences de l’éducation, avant même d’avoir terminé son doctorat, qu’elle finalise en avril 2007. 99

Le rapport à l’écrit des enseignants : enjeux didactiques et sociaux

La lecture et l’écrit se retrouvent partout, dans l’expérience scolaire comme dans la vie quotidienne de tout individu : en mathématique, en sciences, en univers social, en communication professionnelle, dans nos relations à autrui. À partir de ce constat, il devient légitime de se questionner au sujet de la prise en charge de l’écriture dans d’autres matières que le français. Sur la toile de fond de cette réflexion première se dessine le questionnement sur le rapport à l’écrit des enseignants, qui vient soutenir et enrichir le point de vue strictement didactique sur l’intégration constante de la lecture et de l’écriture dans l’ensemble du cheminement scolaire des élèves. Ce sont les deux pistes de recherche que Christiane développe depuis plusieurs années.

Fidèle à l’objet principal de son poste à l’Université de Sherbrooke, à savoir l’intégration de la lecture et de l’écriture dans toutes les disciplines scolaires, Christiane a investigué, grâce à un financement du Fonds de recherche du Québec (programme d’établissement de nouveaux professeurs-chercheurs, 2008-2011), ce que les manuels d’histoire proposent en matière d’activités d’écriture et de lecture. Toujours sur cette piste, elle collabore avec plusieurs collègues à un projet facultaire qui vise à documenter l’enseignement intégré de la littérature et de la mathématique.

En parallèle avec cette recherche appliquée, Christiane développe une réflexion fondamentale sur le rapport à l’écrit des enseignants. Appuyée par une subvention du programme Actions concertées – recherche sur l’écriture du Fonds de recherche du Québec (2011-2014), elle a entrepris un projet qui vise à comprendre comment le rapport à l’écrit des futurs enseignants se transforme tout au long du programme de formation initiale à l’enseignement au secondaire. À long terme, les résultats de ce projet pourraient suggérer des pistes pour mieux intervenir dans les programmes de formation initiale des maîtres afin de renforcer leur rapport à l’écrit. Dans la même veine, Christiane pilote un projet de recherche-formation soutenu par le ministère de l’Éducation du Québec (2012-2015) dont l’objectif premier est de former les enseignants de collège à encadrer les écrits de leurs étudiants. Enfin, elle collabore au sein d’une équipe de recherche interuniversitaire à un projet qui examine des pistes novatrices d’enseignement de l’écriture aux élèves d’origine autochtone (recherche-action appuyée financièrement par le Fonds de recherche du Québec, programme Actions concertées – recherches sur l’écriture, 2012-2015, équipe sous la responsabilité de la professeure Yvonne da Silveira, de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue).

L’apprentissage humain passe, dans les sociétés occidentales, par la lecture et l’écriture. Le rapport à l’écrit acquiert alors une double portée, qui concerne d’une part les élèves et de l’autre les enseignants. Soutenir la réussite éducative implique le développement d’un rapport approprié à l’écrit chez tous les élèves. Mais le rapport à l’écrit des enseignants eux-mêmes influence leurs pratiques et l’orientation de leur intervention éducative. Si l’importance de ces questions fait consensus dans le monde de la recherche, plusieurs zones de développement restent encore à consolider, que les recherches de Christiane Blaser explorent de façon originale et rigoureuse. Ainsi, la chercheure aspire à contribuer à une conceptualisation plus robuste du rapport à l’écrit, accompagnée d’une opérationnalisation qui rende plus efficaces les pratiques des enseignants de tous les ordres et de toutes les disciplines scolaires. 100

Profession chercheur, une permanente quête de cohérence

Le chercheur universitaire subit de multiples pressions systémiques et institutionnelles, dans un contexte où l’évaluation de sa performance professionnelle dépend largement de l’obtention de subventions externes et de la publication d’articles scientifiques. Le travail d’équipe devient alors une condition essentielle, qui présente de nombreux avantages mais aussi des limites. Un projet porté par une équipe qui réunit des compétences complémentaires a plus de chances de réussir aux concours pour des subventions de recherche. Mais, s’il est très intéressant de mettre en perspective ses propres compétences et cadres de référence en participant à des projets variés, cela s’accompagne du risque de perte de cohérence dans l’ensemble du travail. Christiane reconnait que le travail d’équipe l’enrichit beaucoup, mais elle s’aperçoit aussi qu’il est essentiel de s’accorder parfois des moments de solitude pour mieux réfléchir et retrouver ses fondements, ses orientations et son fil conducteur. Elle compte d’ailleurs beaucoup sur son année de formation continue – l’an prochain – pour se ressourcer.

La profondeur de la réflexion, la rigueur de la démarche scientifique et la qualité des moyens de diffusion des résultats de recherche sont les préoccupations majeures de Christiane. Elle s’inquiète par ailleurs de certaines dérives du fonctionnement du monde de la recherche, dont la surproduction, qu’elle attribue aux mêmes contraintes institutionnelles qui pèsent sur les professeurs-chercheurs. « Nous ne pouvons pas lire la quantité immense de textes scientifiques qui se produisent actuellement, nous ne pouvons pas suivre tout ce qui se passe dans notre domaine », déplore-t-elle. « Les articles professionnels semblent les plus lus », continue-t-elle, en soulignant que ce sont aussi les productions qui ont le plus de chances d’influencer les pratiques enseignantes. « Malheureusement, ça ne pèse pas lourd dans nos dossiers professionnels », souligne-t-elle, ce qui décourage surtout les nouveaux chercheurs, qui s’éloignent ainsi d’un moyen efficace de diffusion des résultats de leurs recherches. Une réflexion institutionnelle s’imposerait selon elle pour pondérer de façon plus adéquate la qualité du travail d’un chercheur universitaire.

En guise de conclusion

Chercheure bien établie et ayant apporté des contributions originales à l’avancement des connaissances dans le domaine assez peu documenté mais combien pertinent du rapport à l’écrit, Christiane Blaser porte un regard critique sur la condition du chercheur ainsi que sur les standards de qualité de la recherche. Consciente des défis auxquels font face les chercheurs universitaires, Christiane s’interroge sur la possibilité d’un recadrage institutionnel et systémique de la recherche, qui atténue les paradoxes et dilemmes actuels du statut du chercheur. Un renforcement des standards de qualité de la recherche pourrait peut-être conduire à un équilibre plus stable entre la dimension collective si nécessaire et la solitude qui préserve la cohérence d’un programme de recherche ainsi qu’entre la demande institutionnelle qui conduit à une surproduction scientifique et le peu de réinvestissement des résultats de recherche dans la pratique.

Pour citer cet article

Moldoveanu, M. (2013). Rencontre avec Christiane Blaser. Formation et profession, 21(3), 99-101. http://dx.doi.org/10.18162/fp.2013.a31

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