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CHRONIQUE • Éthique en éducation
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Il faut sauver l’enseignant Ryan

Denis Jeffrey, Université Laval

doi:10.18162/fp.2013.a32

L’enseignant Ryan, depuis déjà sept ans, est suppléant en éducation physique dans plusieurs écoles primaires de sa région. N’ayant pas eu la chance d’obtenir un poste régulier, il assure des remplacements courts qui vont d’une journée à quelques semaines. Il m’a interpelé dernièrement pour discuter librement de son travail. Ce jeune enseignant, cela saute aux yeux, se passionne pour l’enseignement. Son engagement à l’égard de la mission éducative de l’école est exemplaire. Il a mis en œuvre mille et un projets pour motiver ses élèves. C’est dans une langue soignée qu’il défend sa vision de l’enseignement. Ses propos ne manquent jamais d’enthousiasme. Néanmoins, il m’a aussi révélé certaines des difficultés qu’il rencontre dans son quotidien. Celles-ci touchent particulièrement à ses conditions de travail et à la gestion de la classe1. Je me permets, avec sa permission, de résumer ici le fond de sa pensée.

1- Encore aujourd’hui, il se lève tôt le matin, car il ne veut pas manquer un appel pour un remplacement. Le téléphone sonne, le plus souvent, une heure avant le début du cours. Il accepte à brûle-pourpoint de se rendre dans une école inconnue, avec un plan google map à la main, pour enseigner à des élèves dont il ne sait rien du parcours scolaire. Les rituels pour se présenter102 et pour faire reconnaître son autorité professionnelle sont répétés pour chaque nouveau groupe d’élèves. En plus, et c’est chaque fois un défi, il doit deviner comment fonctionne le système d’émulation de l’enseignante. Lorsqu’on joue à saute-mouton d’une classe à une autre, affirme-t-il avec consternation, on n’a ni le temps de connaître les élèves ni le temps d’établir de bonnes relations avec les enseignantes de l’école. En fait, l’enseignant Ryan se considère comme une ombre qui travaille dans l’ombre.

2- Il lui arrive, au cours d’une même semaine, de remplacer des enseignantes en fonction à différents cycles du primaire. Par conséquent, il doit connaître plusieurs programmes scolaires. Les nombreux changements de classe lui demandent une très grande capacité d’adaptation, ce qui augmente par le fait même son niveau d’insécurité et de stress.

3- Trop souvent, l’enseignante qu’il remplace n’a pas préparé d’activité à réaliser durant son absence. Dès lors, ou bien il improvise quelques apprentissages généraux, ou bien il essaie de distraire les élèves en leur racontant des contes qu’il connaît par cœur.

4- Les suppléances du vendredi ne sont pas comme les autres. On l’invite régulièrement à enseigner les mathématiques et le programme d’éthique et de culture religieuse. En fait, il n’aime pas trop enseigner des matières qu’il ne maîtrise pas suffisamment, mais il n’a pas le choix. Il s’en sort, me dit-il, en improvisant ou du moins en faisant de son mieux. Toutefois, il reconnaît que les élèves méritent un meilleur enseignement.

5- Dès ses premières expériences comme suppléant, il avait réalisé le défi immense que représente la gestion de classe. La situation est encore plus terrible lorsqu’il ne connaît pas le code de discipline de l’enseignante qu’il remplace. Il arrive alors que les élèves se jouent de lui parce qu’il ne sait pas si le titulaire était permissif ou autoritaire. Il a pourtant maintes fois observé que le changement de style d’autorité perturbe les élèves. Dès lors, après s’être présenté, il pose son cadre disciplinaire fondé sur le respect mutuel. Aussi, il ne négocie pas les règles de la classe avec les élèves ni n’accepte les paroles de mépris ou de confrontation.

6- Lorsqu’on est suppléant, souligne-t-il, on n’a pas la chance de connaître les élèves à qui on enseigne. Il faut vite repérer les plus perturbateurs, ceux en troubles de comportement, les têtes de Turc et les alliés. À cet égard, l’enseignant Ryan doit agir avec finesse et perspicacité pour éviter les dérapages disciplinaires. Il s’en sort mieux lorsqu’il connaît les plans d’intervention pour les élèves qui manifestent des troubles plus sévères de comportement. Sinon, c’est Apocalypse now, selon son expression, du fait qu’il doit inventer des stratégies pour sauver sa peau.

7- Selon l’enseignant Ryan, tous ses collègues en situation de suppléance vivent beaucoup d’incidents de gestion de classe. Les accrocs légers sont vite oubliés, mais les plus graves troublent profondément. Trop d’élèves, dit-il, ne connaissent pas les règles de base de la politesse. Certains l’agressent verbalement. En fait, ils testent son autorité. Des collègues qu’il connaît bien, également suppléants, lui ont avoué avoir été bousculés par des élèves. Ces petits gladiateurs, comme il les appelle, profitent de l’absence de leur enseignante pour libérer leur surplus d’énergie. Les élèves, m’a-t-il dit, oublient les règles élémentaires du savoir-vivre-ensemble dès qu’un suppléant entre dans une classe. On connaît la chanson, lorsque le chat n’est pas là les souris dansent. 103

8- Pour intervenir adéquatement auprès d’un élève qui éprouve de sévères problèmes de comportement, l’enseignant Ryan reconnaît la nécessité d’avoir l’appui des collègues et de la direction scolaire. Mais combien de fois a-t-il travaillé dans une école sans avoir pu rencontrer une enseignante ou le personnel administratif de l’école! Lorsqu’il est appelé en remplacement, il doit se rendre au bureau de la secrétaire qui lui donne les clés du local d’enseignement. Voilà tout! Celle-ci n’a pas le temps de lui présenter l’équipe scolaire. L’accueil est sobre et très peu ritualisé. Il découvre les lieux et les règles de vie de l’école par lui-même. Si le gymnase est occupé, beau temps, mauvais temps, il donne son enseignement dans la cour de récréation. Il a souvent enseigné sous la pluie, sous la neige et même, se souvient-il, durant une tempête hivernale.

9- Selon l’enseignant Ryan, les parents connaissent les vicissitudes d’un remplaçant. Il m’a révélé que plusieurs de ces derniers hésitent à communiquer avec lui, même que certains lui montrent de l’animosité. Il est vrai que l’arrivée d’un suppléant en classe marque un temps d’instabilité, de perturbations et d’insécurité pour les élèves.

10- L’enseignant Ryan aurait bien aimé entrer pas à pas dans la profession enseignante. Une intégration bien encadrée lui aurait été plus profitable. Il ressent une sorte de lassitude à combattre une horde de petits gladiateurs capables de le mettre en morceaux. Certains de ceux-ci, vraiment mal intentionnés, essaient de le faire craquer, de l’épuiser, de le faire sortir de ses gonds. Les épreuves qu’il subit, surtout le vendredi après-midi, sont de l’ordre de la persécution. Ce mot est loin d’être trop fort, se défend-il. Lors de notre entretien, il a même parlé de l’épreuve du feu, comme celle vécue par le soldat Ryan2. Cette métaphore militaire est utilisée par les soldats qui ont connu le champ de bataille.

11- Enfin, l’enseignant Ryan m’a avoué, en rougissant de honte, que les assauts répétés des petits gladiateurs ne sont rien à côté des réprimandes d’un directeur d’école. Des directions d’école lui ont déjà reproché son manque d’expérience en gestion de classe. Il a alors compris qu’il ne faut pas compter sur leur soutien lorsqu’on est suppléant.

Conclusion

De très nombreuses recherches confirment les propos de l’enseignant Ryan. On lira avec intérêt le dernier livre de Maurice Tardif (2013) dans lequel il fait état des piètres conditions de travail des jeunes enseignants. D’autres travaux (Nault et Fijalkow, 1999) ont montré que la gestion de la classe constitue une véritable hantise pour les enseignants en insertion professionnelle. Ceux qui enseignent l’éducation physique vivent encore plus de difficultés (Desbiens et al., 2011). Sont-ils suffisamment formés en gestion de classe? Certes non! Pourtant, les formateurs savent bien que la gestion des situations d’indiscipline constitue l’un des plus grands défis pour tous les enseignants, mais encore plus pour les jeunes enseignants.

Malgré les meilleures intentions de plusieurs acteurs du système éducatif québécois, la précarité des enseignants en suppléance n’est pas sur le point de changer. En attendant ces changements, l’enseignant Ryan a vraiment besoin qu’on le soutienne durant sa période d’insertion professionnelle. N’attendons104 pas que ce jeune enseignant perde sa motivation et décroche de la profession. Il serait irresponsable de la part de nous tous qui travaillons dans le système éducatif de se fermer les yeux sur cette situation extrêmement pernicieuse. C’est pourquoi je profite de la tribune qui m’est offerte ici pour défendre ces jeunes suppléants qui ont très hâte d’obtenir la permanence.

1 La gestion de classe demande plusieurs habiletés professionnelles : observer les élèves et leurs interactions, déceler des tensions, prendre le pouls du climat de classe, s’assurer que tous travaillent, intervenir visuellement et verbalement pour ramener l’ordre et encourager le travail, négocier avec un élève ou le groupe, intervenir dans des situations d’indiscipline ou d’agression, rapporter l’événement. Toutes les interventions de l’enseignant qui visent à créer un climat propice à l’enseignement et à l’apprentissage appartiennent à la gestion de classe.

2 Il faut sauver le soldat Ryan est un film de Steven Spielberg réalisé en 1998. On se souvient de la scène très réaliste du débarquement des soldats sur les plages de Normandie.

Références

Desbiens, J.-F., Turcotte, S., Spallanzani, C., Roy, M., Tourigny, J.-S. et Lanoue, S. (2011). Comment des stagiaires en enseignement de l’éducation physique et à la santé réagissent-ils face à l’indiscipline de leurs élèves? Science & Motricité, 73, 39-54. doi:10.1051/sm/2010014

Nault, T. et Fijalkow, J. (1999). La gestion de classe : d’hier à demain. Revue des sciences de l’éducation, 25(3), 451-466. doi:10.7202/032009ar

Tardif, M. (2013). La condition enseignante au Québec du XIXe au XXIe siècle. Québec, QC : Presses de l’Université Laval.

Pour citer cet article

Jeffrey, D. (2013). Il faut sauver l’enseignant Ryan. Formation et profession, 21(3), 102-105. http://dx.doi.org/10.18162/fp.2013.a32

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